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Chanson pour les paysages banals


Ils viennent du fond de nos mémoires,
peuplés des sentiers ombreux de juillet
et tapissés infiniment de feuilles mortes,
ils ont le goût des pommes vertes volées au verger
(pour les enfants, elles furent toujours les meilleures !)
le parfum de la poussière quand tombaient enfin les premières et lourdes gouttes
des orages d'autrefois,
ils sont remplis du sanglot mélancolique des chiens
modulant leurs hymnes sous la lune de décembre,
ils sont bons comme le pain,
les paysages banals.


Quelques maisons sans grâce tapies autour du vieux clocher à bâtière,
une fontaine et un cours à tilleuls, où nichent les pinsons,
les cris aigus des hirondelles accompagnant les cloches,
les volées d'enfants jaillissant de l'école quand arrive le soir,
et tant, oh oui, tant d'herbes folles déroulant la chevelure des routes nonchalantes,
parmi la tapisserie mille - fleurs des prés clos,
à la boutonnière des fossés, trois cocardiers coquelicots :
Ne pénètre pas qui veut la douceur avenante et secrète
des paysages banals.

Car ils sont lourds de toute notre histoire.
On y vint jadis vivre quand tout était menace,
les bêtes et les nuages, le gel et puis les guerres.
Balafrés, déchirés, incendiés,
ils refermèrent leurs bras sur de nouveaux cimetières,
offrant aux morts d'ici et d'ailleurs les mêmes paisibles sillons.
A chaque fois ils redevenaient ce que toujours ils furent,
la marche qui reprend, avec elle la confiance, puisqu'existe comme possible retour
un paysage banal où retrouver sa source.
Le cimetière allemand de Belleau et l'église de Torcy-en-Valois  


Bien sûr, ils n'ont ni la mer ni la montagne,
loin des sublimes horreurs, des précipices grandioses.
D'autant plus on leur a tout demandé, on ne leur a rien épargné.
Ils ont le sourire las des aïeules pleines de rides,
indulgentes et fragiles.
On oublierait presque à les regarder
qu'ils sont la somme de tant d'efforts, le lent, le patient labeur
de générations d'hommes qui les modelèrent, les chérirent et s'y usèrent.
On s'y aima par les chemins creux où les enfants faisaient des bêtises,
et pour finir, sans se plaindre,
on y gagna les tombes qui dorment comme des colombes
sous le soleil des paysages banals.

Mais les cœurs silencieux et les esprits patients
qui connaissent la valeur du temps nécessaire
pour apprendre et pour apprivoiser,
ceux qui savent aimer la musique des jours gris où il pleut
quand mille et mille merles accordent leur flûte exquise,
les vieillards rêveurs, les petites filles romanesques
au soir et au matin de la vie
ont souvent perçu, par les nuits de l'été,
ou dans le vent d'avril,
cette mystérieuse vérité aujourd'hui oubliée :


 

il n'existe pas de paysage banal.

Le cimetière allemand du bois Belleau, l'église de Torcy
et le parc éolien d'Hautevesnes.