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Message d'alerte

Pour les membres de Vie & Paysages la problématique de l'Eolien est compliquée. Il nous faut faire très attention à ce que la transition énergétique à laquelle nous nous devons de participer ne mène pas à nier totalement le risque d'industrialisation à grande échelle de nos campagnes, industrialisation qui apparaît décidée. Pourtant on nous demande de réfléchir au niveau local, tout en tenant compte des décisions prises au niveau français ou régional.

Ces décisions figent les moyens d'action et l'espoir de prise en compte de nos éventuelles remarques sur les parcs projetés puisque tous les échelons (communes et communautés, départements, régions, nation) ont l'œil fixé sur l'objectif, reconnu comme intangible car transmis par la nation vers l'Union Européenne.

Le point de vue de Vie & Paysages

Les quelques remarques qui suivent cherchent à expliquer l'attitude retenue par V&P, après des hésitations. Malgré les demandes qui proviennent de riverains de parcs éoliens à naître ou de promoteurs cherchant à montrer comment leur propre dossier essaie de tenir compte de remarques que l'association a émises depuis 2004 - depuis sa participation aux réunions d'élaboration de la charte de l'éolien 02 ou lors de différentes enquêtes publiques des premiers sites du sud de l'Aisne – l'association Vie et Paysages ne souhaite pas répondre au cas par cas (étude chaque dossier d'Enquête Publique – dépôts de remarques), mais souhaite rester à l'écoute des riverains ou autres qui auraient besoin de renseignements ou d'avis sur le développement de l'éolien.
La raison principale de cette mise en retrait devient évidente si l'on se rappelle que l'année 2012 a vu la signature du Schéma Régional Climat Air Energie (SCRAE) en Picardie et le lancement au niveau local des Plans Climat Energie Territoriaux (PCET du sud de l'Aisne). Dans le SRCAE et le PCET les choses apparaissent maintenant figées.

Que s'est-il donc passé au cours de l'année 2012 ?

Pour fixer les idées et permettre de prévoir les évolutions à court et moyen termes, voilà : fin 2012 la France possédait 7200 MW de puissance installée éolienne, correspondant à environ 4000 machines. Les régions Picardie et Champagne-Ardenne se partageant en gros 25 % du potentiel.
Normalement en l'année 2020 devrait exister en France une puissance au sol de 19000 MW et le dernier rapport de l'ADEME, publié fin 2012, projette une puissance de 34000 MW au sol à l'horizon 2030. La Picardie souhaite rester en tête de peloton de la production d'électricité éolienne et compte donc installer de nombreuses machines jusqu'à l'an 2020, puis surtout remplacer la puissance nominale des machines, actuellement de 2 à 3 MW, jusqu'à 5 MW par unité.
Il est évident que cette politique mène à l'impossibilité de facto des recours locaux contre les installations apparaissant sur telle ou telle commune.

Donnons en quelques exemples :

  • réapparition en catimini courant 2012 des permis de construire des parcs éoliens de Chézy-en-Orxois/Saint-Gengoulph et Neuilly-Saint-Front/Monnes : ces dossiers avaient été refusés en préfecture, en particulier du fait de l'impact paysager (les cartes des paysages reprises par le Schéma Régional Climat Air Energie, SRCAE, indiquent encore clairement ce territoire comme riche de « paysages sensibles »).
  • signature par la préfecture de l'Aisne du projet de parc éolien de l'Epine aux Bois (éoliennes de 3 MW, 150 m de haut) malgré l'opposition des habitants, de la commune… et du commissaire enquêteur.
  • vote très récent par l'Assemblée Nationale d'un amendement permettant des projets se proposant d'ériger un nombre de machines inférieur à 5 (seuil antérieur), éliminant aussi les ZDE.
  • inadéquation des protections paysagères – bâti ou nature - compte tenu du gigantisme des machines ; le dernier exemple : projet de Grand-Rozoy (02) à proximité de Droizy et la Butte Chalmont…

Comment dans ces conditions l'association Vie et Paysages peut-elle intervenir ?

S'il s'agit seulement d'avaliser sur le terrain local les décisions prises au niveau national, acceptant les présentations incomplètes (tant au niveau de l'équilibre de la production électrique qu'au niveau financier) du développement de l'éolien, parce que l'on se doit d'introduire des Energies Renouvelables et que l'éolien est le moyen le plus mature pour ce faire, à quoi bon s'intéresser aux problèmes d'un parc en particulier… ou participer à la commission des sites du département 02.

Compte tenu des puissances que l'on envisage (et c'est accepté pratiquement sans discussion par tous les services techniques : EDF, ERDF, RTE…, accepté, du moins en public) le saupoudrage des parcs sur tout le territoire est obligatoire ; persuader les gens qu'il est absolument nécessaire d'augmenter la production d'énergie électrique, ou de la diminuer en délaissant totalement les moyens massifs centralisés rend inutile tout combat contre telle ou telle éolienne, tel ou tel parc. Bien sûr, c'est aux associations de riverains de jouer intelligemment leur rôle.

S'interdire les questions portant sur le fond - équilibre offre/demande au niveau national ou international, coût acceptable financier (avec les externalités associées à telle ou telle filière), coût environnemental, sans même aborder le problème des paysages – rend vaine toute critique ponctuelle.

Vie & Paysages cherche plutôt à montrer dans ses documents, en particulier sur les pages de son site, que les justifications des choix du problème énergétique ne pouvaient se réduire à quelques leitmotivs occultant le coût financier et les implications sur les équilibres budgétaires du pays et des populations. C'est même un devoir de présenter le problème dans sa globalité, sauf à risquer des critiques de fond.

Quelques remarques

La plupart du temps les dossiers de projets éoliens soumis à enquête publique nous présentent la production électrique envisagée par des phrases telles que

« La production des six machines doit alimenter en électricité l'équivalent de 20 000 habitants, hors chauffage ».

  • C'est cacher pudiquement plusieurs choses. Tout d'abord que les quantités d'électricité que chaque français consomme ne correspondent pas qu'aux usages domestiques ou l'éclairage public, mais au fonctionnement de toute l'économie d'un pays. En France, consommation de 500 TWh/an : les six éoliennes de Blesmes - pour prendre un exemple de parc en projet - sont annoncées en toute rigueur produire la consommation moyenne, tous usages confondus, d'environ 5 000 habitants.
  • C'est simplifier grandement la qualité de l'électricité intermittente que fournit l'éolien. Le parc de Blesmes (02, projet), comme ses analogues, peut passer de façon plus ou moins rapide de sa puissance nominale (ici 37,5 MW) si le vent s'y prête… à 0 MW. La production donnée est une projection sur une production moyenne, avec une difficulté importante : l'on ne peut prévoir sur le long terme les vents et, même à courte échéance, le fait que la puissance débitée est proportionnelle à la puissance 3 de la vitesse du vent rend l'équilibre production/consommation délicat à gérer par les autres sources.
  • Cet équilibre électrique repose en effet sur les autres sources qui sont les sources thermiques nucléaires et/ou carbonées (dont les centrales gaz à cycle combiné) pour les variations pas trop rapides du vent, les turbines à combustible (fioul), souples mais au rendement faible, et les sources hydrauliques des lacs réservoirs et des stations de transfert d'énergie par pompage en ce qui concerne l'adaptation rapide. Sur le territoire européen continental il n'y a pas d'exemple d'un tel équilibre au niveau local, même si cela est "espéré" en petite partie pour le futur à moyen terme ("smart grid") [RTE insiste sur la nécessité de renforcement du réseau HT et THT]. L'équilibre s'effectue via les lignes THT, dont des milliers de kilomètres sont à construire ! L'Espagne gère en grande partie ses GW éoliens par l'utilisation des nombreuses centrales gaz à cycle combiné (CCGT) dont l'érection a été concomitante. GDZ Suez a de nombreux projets CCGT (on sait que la baisse du prix du charbon, consécutive à l'augmentation de production états-unienne du gaz non-conventionnel induit même une réactivation de centrales au charbon en Europe au détriment de centrales à gaz pourtant plus propres).
  • Cet équilibre n'est d'ailleurs réalisé qu'en utilisant les interconnections avec les pays voisins. Les puissances éoliennes (et photovoltaïques) de l'Allemagne et de l'Espagne retentissent fortement sur les équilibres nationaux de leurs voisins, qui s'en plaignent (ce sont ces voisins sur lesquels sont reportés à coups financiers non négligeables la nécessité de l'équilibrage physique de l'offre/demande [d'électricité de qualité÷ tension et fréquence]) - on peut noter aussi que les tarifs de rachat élevés de ces énergies renouvelables dans les différents pays imposent de reporter la différence entre le tarif de rachat et le prix de vente du marché sur les consommateurs finals (via la CSPE en France). On notera pour se rassurer que l'électricité pléthorique allemande ou espagnole est payée en grosse partie par les contribuables et consommateurs de ces deux pays, les échanges internationaux s'effectuant au prix du marché (ponction de 19 milliards d'€ pour l'année 2012 pour les consommateurs allemands, principalement en photovoltaïque et éolien).
  • Les présentations des schémas régionaux éoliens dans les SRCAE, les dossiers d'enquête publique des ZDE ou des parcs éoliens évaluent les "évitement en CO2" à 90 gCO2 par kWh (ce qui correspond au contenu CO2 moyen français actuel, nucléaire compris). On peut remarquer que cela est différent de l'estimation que l'ADEME donnait, il n'y a guère, lorsque l'évitement CO2 était évalué à partir de son complément en électricité issu principalement de centrales CCGT. Faut-il mieux éviter des kWh nucléaires (comme l'a fait l'éolien remarquablement durant la période de la Noël/Saint-Sylvestre 2012), sachant que les déchets nucléaires des centrales marchant à puissance réduite sont plus délicats à gérer que ceux issus d'un fonctionnement nominal, ou éviter des gCO2 de centrales CCGT ou charbon venant à remplacer le nucléaire de base, menant ainsi à une émission de CO2 les 3/4 du temps, du fait de l'intermittence de l'éolien ?
  • On ne peut cacher les 4000 tCO2 nécessaires à la construction et à l'implantation d'une éolienne de 2 à 3 MW. Ni le fait que l'éventuel démantèlement occulte la destruction de l'importante fondation en béton armé …

Question "finance"

Les points abordés dans le paragraphe précédent nous obligent à préciser les aspects financiers.

Le coût d'une éolienne

L'ordre de grandeur des sommes engagées pour une éolienne est (à la construction) d'environ 1 million d'euros (1 M€) par MW installé. La production bénéficie d'un tarif de rachat de 82 €/MWh (pour les dix premières années, puis entre 28 et 82 €/MWh selon que le site produit beaucoup ou peu pour les 5 années suivantes). Compte tenu de la production prévue, on voit que le coût d'investissement peut être recouvert en 6 ans environ (il faut bien sûr y ajouter le coût du crédit actualisé, l'entretien et la gestion [matériel et personnel]).

Il est plusieurs fois apparu durant l'année 2012 des raisonnements tendant à comparer le prix de rachat obligatoire (82 €/MWh) au prix moyen du marché spot, cité à 70 €/MWh… (on notera néanmoins que le prix moyen du marché de pointe se montait à 54 €/MWh pour décembre 2012 !) ou au coût de production de l'électricité nucléaire des centrales EPR (80, 100 … €/MWh), coût cité à partir des frais de construction des premiers EPR. C'est un argument pour demander une révision, à la hausse, du tarif de rachat. Il est toujours possible de demander plus, mais il faudra bien un jour intégrer dans le coût de l'éolien une participation due à la nécessité des sources qui sont ou seront de mise pour assurer de façon sûre l'équilibre consommation/production - ie, évaluer le coût réel de l'intermittence (par exemple, le projet belge de création de STEP maritime, dévoilé récemment, mais étudié depuis longtemps [cf. les présentations de F. Lempérière]).

La Commission de Régulation de l'Electricité (CRE) vient de nous rappeler que les obligations de rachat des électricités renouvelables (éolien, photovoltaïque, cogénération…) avaient un coût non négligeable comparé au prix de revient de l'électricité fournie par les autres sources. La Contribution au Service Public de l'Electricité (CSPE) est ainsi ajustée réglementairement au 1er janvier 2013, menant à une augmentation de 2,5 % de la facture de l'électricité. Si la majeure partie de cette augmentation est due à l'envolée (non prévue) de la puissance installée photovoltaïque, l'éolien y est aussi pour quelque chose. A un niveau formel, cette augmentation apparaissant sur les factures EDF n'est pas du ressort d'EDF, qui ne sert ici que d'intermédiaire, ou plus exactement de collecteur de taxes. Cependant les entreprises EDF - via sa filière EDF Energies Nouvelles -, ou GDF Suez Erelia, sont impliquées grandement dans cette augmentation car elles sont de gros producteurs de ce type d'électricité, qui “verdit” leur production. (RTE s'implique bien sûr : « Accueil des énergies renouvelables sur le réseau : RTE se mobilise »).

Les paysages existent-ils ?

Maintenant c'est clair. Au niveau national, ou international, l'érection des éoliennes est une appropriation par l'homme de l'espace naturel. Il n'y a guère on arguait du fait que les rangées d'éoliennes mettaient en valeur la structure topographique des territoires ou le squelette des sols (soulignement des lignes de crêtes). Maintenant, elles créent le paysage, auquel il faudra bien que les habitants s'habituent. De tout temps, les populations ont ainsi modelé leur habitat, créant siècle après siècle les horizons proches ou lointains, habillant les plaines ou les collines de bois ou de clairières, de champs ouverts ou de bocages.

Que vous parcouriez les plaines de Poméranie, les crêtes du Jura suisse … les plateaux de la Crète, vous ne verrez bientôt plus qu'un même paysage dont il faudra, pour y reconnaître les richesses différentes, imaginer la beauté en éliminant les mêmes artefacts élégants et mobiles. Les nuits en ont disparu, marquées des signatures blanches ou rouges de rangées ponctuant l'espace-temps de l'horizon.

Et le silence donc ! Dans les faits la qualité de l'environnement sonore fait partie du paysage, mis en évidence plus particulièrement les yeux fermés. Il est de fait que cet environnement s'est considérablement dégradé depuis deux générations en permettant le survol de quantités d'aéronefs définissant de fait le fond sonore de nos régions… alors !

A noter seulement que le seuil d'application de la règle de l'émergence des nuisances sonores à plus 3 dBA par rapport au niveau ante (pour la nuit) est désormais placé à 35 dBA au lieu de 30 dBA auparavant. C'est tout simplement que 35 dBA est le “silence” pour l'homme d'aujourd'hui, n'est-ce pas ! Tout comme l'échelle des bruits de 1920 plaçait le silence de la chambre à coucher à 15 dBA et que nous en sommes à 25-30 maintenant sans problème (échelle ADEME).

 

D'une façon générale il n'est pas possible de considérer que l'on peut sauvegarder les paysages où vivent les hommes en se limitant aux seuls paysages emblématiques, reconnus au niveau national ou international. Un paysage classé est aussi entouré de son écrin de paysages que l'on dit banals. Penser que l'on peut passer d'un paysage classé à un autre en utilisant des équivalents des trames vertes et bleues qui respecteraient des "distances de respiration" entre les "pôles de densification" prônés dans les schémas paysagers départementaux ou régionaux est faire fi des paysages de nos campagnes et du cadre de vie des gens qui y habitent.