Hydrocarbures de schistes : réflexions à propos de Gasland Imprimer

Vendredi 1er avril 2011 a eu lieu la séance débat organisée par V&P autour de la projection du film Gasland.

La salle du cinéma était bondée. Le film a été précédé d'une introduction par Fabrice Nicolino qui a insisté sur les nombreux points qui  créent un parallèle entre la situation de l'extraction des huiles et gaz de schistes aux Etats-Unis et ce qui risque d'apparaître en France si les populations et les différents niveaux de représentation ne forcent pas les instances gouvernementales

  • à une transparence totale sur le process industriel et la protection de l'environnement,
  • à une mise en cohérence de la l'exploitation éventuelle avec les décisions concernant l'urgence énergétique et l'urgence climatique…
  • … en pratique, à l'abandon des projets.

Intervention de Fabrice Nicolino

En prologue à la projection du film, le journaliste insiste sur le parallèle entre les prises de décisions des grands choix énergétiques dans les deux démocraties aux fonctionnements différents que sont les Etats-Unis et la France.

Le développement fulgurant de l'exploitation des gaz de schistes aux USA est dû à la conjonction de deux faits. Tout d'abord à la fin des années 90, les USA ont passé à la fois leurs pics pétrolier et gazier et sont donc importateurs bruts de la ressource qui avait permis le développement de leur puissance. Les attentats du 11 septembre 2001 plongent alors l'administration états-unienne dans une recherche forcenée de ressources d'hydrocarbures ailleurs que dans des pays manifestement peu sûrs.

L'exploration et l'exploitation des gaz de schistes sont alors favorisées par l'exclusion de la recherche pétrolière et gazière du champ d'application de la loi sur l'eau, loi votée en début des années 70. Cette exclusion est défendue par l'administration Bush, directement liée aux industries pétrolières et gazières, dont le poids économique et financier est redoutable.

En France, la pénétration de ces industries n'est pas aussi directe. Pour le journaliste elle n'apparaît pourtant pas plus subtile et imprègne depuis de nombreuses décennies les élites politiques de droite comme de gauche. Plus que le poids financier ce sont le savoir et le savoir-faire des grands corps d'états dont fait partie, en particulier pour les sujets énergétiques, le corps des Mines. Maître d'œuvre de la politique nucléaire militaire, puis civile, du développement de la grande hydroélectricité française, ce corps d'état est de fait le maître d'ouvrage de la politique énergétique de la nation, et s'occupe bien sûr de la politique des ressources pétrolières et gazières.

Or ces décennies de décisions se font dans une transparence toute relative, sinon une opacité totale. La raison d'état (nucléaire militaire) imprègne aussi bien le domaine civil. Les citoyens peuvent être totalement éliminés des connaissances sur les raisons des choix, les processus industriels et les effets de long terme. Saurons-nous, avant l'exploitation, le contenu des cocktails chimiques qui seront injectés dans les sols  et qui y resteront en partie ? Saurons-nous avant l'exploitation, les résultats géologiques de chaque étape de fracturation hydraulique, de chacun des milliers de puits qui risquent de s'installer sur nos territoires ?

Rien n'est moins sûr.

Le film

Le film nous fait voyager d'un bout à l'autre des Etats-Unis où partout la même scène se répète. L'eau du puits, l'eau du robinet qui s'enflamment, l'eau qui en quelques semaines de pure devient trouble, dégageant des odeurs de benzène ou d'un cocktail non-défini… Noria de camions transportant produits chimiques ou eau souillée, évaporation des produits à l'air libre dans des bacs de décantation à ciel ouvert, à l'imperméabilité douteuse… Portes des entreprises qui se ferment aux interviews, rapports lénifiants des organismes de surveillance de l'environnement… Hommes et animaux tombant malades… gravement.

"Votre eau est devenue non potable ?… prouvez-nous que c'est nous qui en sommes la cause !"

Des familles qui acceptent des dédommagements à la condition de ne plus rien dire.

Voilà, pendant une 1h 40 min. Est-ce trop long ? Non… mais cela fait peur.

Réflexions et questions

Le film fut suivi par une séance de remarques et de questions de la part des spectateurs.

Tout d'abord les participants du collectif CARMEN à la réunion avec des délégués de l'entreprise Toréador dans les locaux ce la CC de Condé-en-Brie ont fait un bref rapport de ce qui leur avait été dit. En gros, si l'on essaie de traduire,

N'ayez donc pas peur ;


Tout ce que dit le film est faux. Notre façon de travailler respectera totalement les normes françaises en cours, et celles à venir (?). Depuis cinquante ans que nous exploitons le pétrole dans le bassin parisien (pétrole conventionnel) nous avons parfois utilisé la fracturation hydraulique : avez-vous observé des problèmes sur l'environnement local ? Les problèmes aux USA, s'il y en a, sont le fait de petites compagnies. Nous, nous sommes une grosse compagnie. Bien sûr des sommes importantes seront dégagées sur les bénéfices de l'exploitation pour les communes, et les associations locales. Les produits chimiques qui seront utilisés ne seront pas plus dangereux que ceux contenus dans nos dentifrices…


Plusieurs élus ont rappelé que les instances locales - communes, communauté de communes, départements et région - se sont prononcées pour l'abandon des projets, et ce avec une très large majorité, presque à l'unanimité. Ils ont appelé, tout comme les associations, à une très grande vigilance concernant les activités prochaines des compagnies de forage [rappel : les forages d'exploration vont commencer dès après le 15 avril, sur les territoires définis dans le "permis d'exploration de Château-Thierry"].

Divers spectateurs se sont dits horrifiés par les dangers que vont encourir à brève échéance les populations du fait de la dégradation, de l'empoisonnement possible des nappes phréatiques. D'autres ont insisté sur l'incohérence d'une telle mise en exploitation à l'heure où le pays cherche à mettre en œuvre les décisions du Grenelle de l'environnement.

Par ailleurs, il faut reconnaître que l'El Dorado pétrolier potentiel est somme toute relativement pauvre. De quoi, si tout se passe bien, récupérer annuellement 15 jours de la consommation pétrolière de la France (soit 3% contre 1% actuellement)… alors que ces 3% peuvent être gagnés, et le doivent, par des mesures d'économie diverses (transports et habitations).

 

A ces réactions et questions des spectateurs, V&P souhaite ajouter ici la nécessité d'un prise de conscience de l'urgence énergétique. On ne peut séparer les questions soulevées par le film et le débat associé des grandes interrogations qui y sont liées : l'addiction au pétrole, la consommation croissante au niveau personnel, comme au niveau mondial, d'énergie de toutes sortes sans s'inquiéter, des coûts financiers et contraintes physiques… et des coûts environnementaux.


Il nous faut prendre conscience que, sans les gaz de schistes exploités aux USA, le coût du gaz naturel que nous consommons grimperait beaucoup plus vite qu'il ne le fait.

 

Penser que l'hydrogène, cité dans le film, est un vecteur énergétique facile à développer,… que l'électricité va rendre nos voitures indépendantes du gaz ou du pétrole, qu'il suffit donc de développer le solaire photovoltaïque, l'éolien (ce qui est suggéré dans le générique de fin du film) ou l'hydraulique pour disposer à peu de frais de l'énergie nécessaire … est tentant, mais les coûts sont de toutes façons énormes.

Quels que soient nos choix énergétiques à court ou moyen terme, les connaissances actuelles ne permettent aucune prévision d'énergie bon marché.


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